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lire le message de soutien de M. Alvaro Gil-Robles, commissaire aux droits de l'Homme du Conseil de l'Europe à l'attention des participants aux Etats généraux, format.pdf

 

Sommaire des allocutions de la conférence de presse de lancement, 7 mars 2006

 

Allocution introductive de M. Bertrand Delanoë, maire de Paris
Allocution introductive de M. Patrick Marest, délégué national de l'Observatoire international des prisons (OIP)
Allocution de M. Robert Badinter
Allocution de M. Dominique Barella, président de l’Union syndicale des magistrats (USM)
Allocution de Mme Aïda Chouk,présidente du Syndicat de la magistrature (SM)
Allocution de Mme Céline Curt, membre du Syndicat des avocats de France (SAF)
Allocution de M. Loïc Dusseau, Fédération nationale des unions des jeunes avocats (FNUJA)
Allocution de M. Gérard Tcholakian, Conseil national des barreaux (CNB)
Allocution de M. Cédric Fourcade, CGT pénitentiaire
Allocution de M. Michel Flauder, SNEPAP-FSU
Allocution de Mme Nicole Maestracci,FNARS
Allocution de Martin Hirsch, Emmaüs France
Allocution de M. Henri Leclerc,Ligue des droits de l’home (LDH)
Allocution de M. Gabriel Mouesca, président de l'Observatoire international des prisons (OIP)
Conclusion de M. Robert Badinter

 


© Sébastien Sindeu

 

Allocution introductive de M. Bertrand Delanoë,
maire de Paris.

« Je veux simplement vous dire comme Maire de Paris et à titre individuel, que j’ai accueilli vraiment très volontiers cet événement ce matin parce qu’il rassemble des personnes estimables sur un sujet gravissime. Je pense que la condition pénitentiaire en France est déshonorante. Elle est déshonorante. Et de rapport parlementaire en interpellation du Commissaire européen des droits de l’homme, on est vraiment dans une situation atypique. Je crois que le mérite de ce moment organisé ici, est de tenter de faire en sorte que la compréhension et l’interpellation sur ce problème se traduisent par des changements et des actes, qui doivent être très importants. Il est incroyable que notre société si intelligente, si démocratique et qui défend de si grandes valeurs, puisse vivre avec ce cancer qui est un cancer social et moral. Et nous qui sommes « terre de libertés », nous nous fragilisons d’une manière incroyable par rapport à ce sujet. Et nous qui, à juste titre, voulons être une société d’ordre, d’ordre républicain, nous nous fragilisons encore plus de ce point de vue là. J’espère que ce que proposeront les personnes réunies ici au terme des Etats généraux auront plus de succès que les rapports parlementaires, excellents d’ailleurs, extrêmement utiles, et qui doivent connaître des prolongations dans des actes concrets. Voilà ce que je voulais vous dire en vous accueillant en tant que Maire de Paris en y mettant ma conviction personnelle. »

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Allocution introductive de M. Patrick Marest,
délégué national de l'OIP.

« Cruel, inhumain, dégradant…. Le traitement infligé aux personnes privées de liberté en France suscite, ces dernières années, les critiques les plus vives. Les rapports se sont accumulés dressant un constat toujours plus accablant des carences et dysfonctionnements de notre système carcéral. Les recommandations des diverses instances internationales et nationales de protection des droits de l'homme se sont succédées enjoignant aux autorités françaises d'y remédier sans délai. Rien n'y a fait. La situation des prisons françaises est déplorable. Chacun le sait. Le régime carcéral dans notre pays est défaillant dès lors qu’il s’agit d’y garantir le respect des droits élémentaires de la personne. Comme il est défaillant dès lors qu’il s’agit de préparer le retour dans de bonnes conditions au sein de la communauté. Personne ne conteste cet état de fait. Pourtant, au scandale persistant de ce désastre humain et social s’ajoute désormais un autre motif d’humiliation pour la République : l’inertie dont font preuve les pouvoirs publics dès lors qu’il s’agit de saisir le sens et la portée des manifestations de détresse de tous ceux qui vivent et travaillent derrières les murs ; une inertie aussi au regard de l’échéance impérative d’engager une profonde réforme du système carcéral. Les Etats généraux de la condition pénitentiaire sont une manière de prendre acte de cette situation de blocage et de tenter de la dépasser. Une conviction rassemble aujourd’hui l’ensemble des organisations présentes : il est temps de donner la parole à l'ensemble des acteurs du monde judiciaire et pénitentiaire. Il est temps que tous - surveillants aussi bien que travailleurs sociaux, avocats comme magistrats, médecins, enseignants ou visiteurs de prison, mais également personnes détenues et leurs familles - se voient enfin offrir la possibilité de s’exprimer. Librement. Pour dire ce qui leur semble être l’intolérable de la condition pénitentiaire, pour dire aussi ce que sont leurs espoirs, leurs exigences. Nous pensons que sur l'essentiel les diagnostics se rejoignent. Et que de ces constats partagés découlent bien souvent des attentes convergentes. Elles doivent devenir des perspectives formulées au travers de cahiers de doléances qui s'imposeront, comme une injonction à agir. »

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© Sébastien Sindeu

 


© Sébastien Sindeu

 

Allocution de M. Robert Badinter

D’abord, je tiens à préciser que les Etats généraux de la condition pénitentiaire sont une initiative dont le mérite revient entièrement à l’Observatoire international des prisons.

Nous sommes là en présence d’un problème qui est tout à fait singulier, je dirai même extraordinaire. Il s’agit de la pérennité d’une situation qui est en effet une humiliation permanente pour la République, mais aussi une atteinte permanente au respect de l’humain, de la dignité de la personne dans les prisons françaises. On ne peut pas dire que nous manquions de documents, d’analyses, de rapports, d’enquêtes ni de travaux. La masse en est considérable. On ne peut pas dire que, dans les dernières années, on n’ait pas à nouveau remis sur la scène publique le problème de la condition pénitentiaire. En 2000, nous avons vu se succéder, après le coup d’éclat du Dr Vasseur, deux rapports parlementaires très importants. Les parlementaires, dans leur quasi-généralité, sont très favorables à une réforme profonde des prisons. Nous avons eu un rapport très poussé sous l’autorité du premier Président de la Cour de cassation, suggérant notamment l’élaboration d’une grande loi pénitentiaire. Nous avons et nous continuerons à avoir les rapports toujours critiques, et quelquefois extrêmement sévères, d’organisations internationales indiscutables. Le dernier en date, remis par Gil-Roblès - Commissaire aux droits de l’homme - venant s’ajouter à ceux, déposés successivement sur la table des Garde des Sceaux, du CPT, du Conseil de l’Europe, qui témoignent de l’indignité des conditions carcérales dans certains établissements. Bien sûr, il faut se garder d’une généralisation abusive mais il demeure que cette situation perdure et que, de colloque en colloque, de rapport en rapport, de livre en livre, nous ne voyons pas ce que nous souhaitons tant voir se réaliser, c’est à dire un vrai débat national sur ce que doivent être les conditions de la prison au XXIe siècle. Ce débat ne dépasse pas le milieu spécialisé, le cœur des militants, ceux qui, depuis des années, luttent contre cette situation. Je ne taxerai pas les gardes des Sceaux successifs d’inhumanité, de volonté perverse de voir les conditions se dégrader dans les prisons françaises, mais on assiste, de façon continue, à la permanence de cette condition.

Ceci m’avait tant préoccupé, quand j’étais à la chancellerie, où, avec des moyens très médiocres, j’ai fait l’impossible, dans un climat d’impopularité tout à fait marqué, pour humaniser et améliorer, tant que faire se pouvait, la condition carcérale. J’avais été frappé par l’accueil négatif dans la population, j’avais aussi été frappé par le fait que je me heurtais au sein du gouvernement, présidé pourtant à ce moment-là par des hommes de cœur.
Et notamment Pierre Mauroy : à chaque fois que je plaidais pour la nécessité d’améliorer les prisons, il me disait : « Tu as raison, mais nous avons tant de priorités. » Il les énumérait, et elles étaient exactes, depuis les personnes âgées, les chômeurs en fin de droits, l’emploi des jeunes…On avait toute la liste des besoins sociaux qu’il nous fallait satisfaire en priorité.
On avait une enveloppe, on progressait chaque année un peu plus, mais jamais ce qui était nécessaire pour réussir une transformation.

Cela m’a tant préoccupé que, lorsque je suis sorti de la chancellerie pour gagner les douceurs du Palais Royal, au Conseil constitutionnel, j’ai voulu respecter un engagement que j’avais pris auprès de Michel Foucault. En souvenir des années 70, nous devions faire ensemble un séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes, pour prolonger Surveiller et Punir en un séminaire « La prison républicaine ». J’avais dit à Michel : « Dans votre travail remarquable, vous êtes trop attaché au discours et pas assez à un univers clos extrêmement complexe, dans lequel se conjoignent de façon permanente des êtres humains : les détenus, le personnel pénitentiaire et les intervenants en prison, des textes, des règlements, ce qui régit la prison, des pratiques qui ne correspondent pas nécessairement aux règlements mais qu’il faut connaître, mais qui ne se trouvent pas dans les écrits, et enfin, et surtout, les conditions des détenus et leur environnement ; donc c’est tout cela qu’il faut voir. » Malheureusement, Michel Foucault est mort en 1984. Si je rappelle cela, c’est parce que je suis arrivé à la conclusion que dans une démocratie une loi d’airain pesait sur la prison. Cette loi d’airain est simple et, à ma connaissance, partout vérifiée : vous ne pouvez pas améliorer le sort des détenus au-dessus du seuil de la condition sociale du travailleur libre le plus défavorisé. Là se situe notre limite dans une démocratie. Tout simplement parce que l’opinion publique n’accepterait pas l’idée que celui qui travaille et qui vit dans une condition très difficile se trouverait dans une condition moins favorable, en travaillant, que celui qui est en prison et dont l’opinion considère qu’il est là parce qu’il a méconnu la loi. Vous vous heurtez sur ce palier-là, cela a été vérifié sur 50 ans et j’ai eu l’occasion de le vérifier dans bien des lieux. Vous avez une relation directe entre le progrès social et le progrès carcéral possible. Quand je dis le progrès social, m’adressant en particulier à Bertrand, je veux dire le progrès social des plus défavorisés. C’est cette condition-là qui signe la possibilité de progrès. Je dis cela pour rappeler ce que disait Pierre Mauroy : « Il y a d’autres priorités qu’il faut d’abord que je satisfasse. » On en revient toujours à cela. Et vous vérifiez finalement où sont les seuls établissements que l’on peut considérer comme concevables, dans les social-démocraties les plus avancées du Nord de l’Europe, parce que, là, les conditions des plus défavorisés ne sont pas telles qu’elles interdisent la satisfaction d’une condition carcérale possible. Et cela explique pourquoi, après tant de rapports, tant d’efforts, on a le sentiment que l’on piétine.

A partir de ce constat, je pense que le projet de l’OIP est tout à fait novateur et important. C’est la raison pour laquelle nous sommes réunis ici. Pour ma part, c’est la raison pour laquelle je le soutiendrai, comme tout ce qui ira dans le sens d’une prise de conscience et d’une amélioration réelle de la vie carcérale. Pourquoi l’originalité ? Parce que, je vous le rappelle, les parlementaires sont favorables, nous avons des ministres, avec des tempéraments différents, dont certains ne sont pas hostiles et d’autres favorables. Nous n’avançons pas. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans des démocraties d’opinion et qu’il faut, par conséquent, pour réussir à transformer la situation carcérale, que cela apparaisse à l’opinion comme une priorité, comme une exigence, comme son intérêt. Pourquoi l’initiative de l’OIP est, à mon sens, si importante et intéressante ? Parce que l’idée est de libérer la parole en même temps que de réunir des intervenants qui, tous, jouent un rôle au regard de la situation carcérale. C’est une approche globale, un projet qui va permettre de recueillir de tous les horizons, des professionnels ou des intéressés, à la fois leur vision, leurs critiques, leurs suggestions, et de les confronter. Un projet global, c’est pour ça que l’OIP, dont je salue toujours les actions et le sérieux, a considéré qu’il fallait l’appeler « Etats généraux de la condition pénitentiaire », parce que l’on y entendra tous ceux qui y interfèrent.

L’une des grandes originalités de ce projet est de donner la parole, de pouvoir entendre les détenus eux-mêmes. Bien entendu, entendre, cela veut dire ici lire. Recueillir ce qu’ils disent des conditions de vie actuelles en prison et ce qu’ils souhaitent voir réalisé pour améliorer la situation. Je ne parle pas seulement ici de politique pénale, je dis que pour améliorer la condition pénitentiaire, il faut nécessairement écouter ceux qui la subissent. Cela ne sera pas facile et je ne conçois pas que cela puisse se faire en opposition avec l’administration pénitentiaire. Il convient que le questionnaire parvienne aux détenus et que les détenus les renvoient. C’est seulement de cette façon-là que nous pourrons avoir, pour la première fois, la parole générale des détenus sur leur condition et sur les remèdes que eux-mêmes considèrent comme nécessaires à y apporter pour l’humaniser et permettre la réinsertion nécessaire à leur sortie. Les Etats généraux écouteront les paroles de ceux qui se trouvent en prison et, à partir de cette parole et de celle des autres acteurs du monde judiciaire et pénitentiaire, élaboreront ce qu’on ne peut appeler des cahiers de doléances, même si ce vocable a un parfum un peu trop « ancien régime ». Le calendrier est excellemment choisi car notre démarche va se dérouler jusqu’à l’automne prochain, moment où va se nouer un débat politique majeur. Et, cette fois-ci, on peut espérer que la question pénitentiaire devienne un élément de ce débat politique. Je crois que c’est seulement à partir de ces Etats généraux que l’on pourra arriver à présenter un ensemble cohérent de propositions de réformes et interpeller chacun des candidats sur sa position au regard de ces perspectives. Le moment est tout à fait propice, le travail tout à fait nécessaire et le débat public doit être engagé sans délai car, je le rappelle encore une fois, rien n’est possible dans la démocratie d’opinion si cela ne passe pas par le débat public et par les médias. Rien n’est possible, et c’est seulement à l’occasion des grandes mobilisations collectives et des grands affrontements politiques que l’on a, dans une démocratie, des engagements qui, ensuite, peuvent être appliqués rapidement, du moins nous l’espérons.

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Allocution de M. Dominique Barella,
président de l’Union syndicale des magistrats (USM)

Pourquoi l’Union syndicale des magistrats (USM), a-t-elle décidé de s’associer à cette excellente initiative de l'OIP ? Les raisons sont les suivantes. Tout d'abord parce que les magistrats prononcent les peines, les magistrats les font exécuter, les magistrats appliquent les peines. Ils interviennent donc à un moment extrêmement important dans le processus qui conduit une personne à se retrouver en détention mais aussi pendant la détention. Ensuite, parce que nous nous sommes rendu compte d’une évolution qui est à l’œuvre depuis quelques années : la prison était la peine sommitale dans notre système pénal, elle en est devenue la peine centrale. Pourquoi ? Comme vous le savez, seule la prison est présentée comme une sanction véritable à l'opinion publique dans un contexte extrêmement tendu en matière de sécurité ce qui aboutit à une quasi-disparition de fait des peines alternatives. Alors, nous sommes là aujourd’hui parce que je crois que c'est à la société de dire aux magistrats ce qu'elle attend d'eux. Elle doit leur dire aussi bien au travers des débats que dans le cadre de la loi. Nous sommes là parce que nous devons aussi témoigner en tant que juges de l'application des peines, juges d'instruction, juges de tribunaux correctionnels ou « parquetiers ». A un moment ou un autre, chacun est confronté à la personne qui est présentée devant nous parce qu'elle va être mise en examen, parce qu'elle a été arrêtée, parce qu’elle va effectuer un sursis mis à l'épreuve, parce qu'elle est en cours d'exécution d'une peine et qu'il nous faut individualiser cette peine. Or, comme vous le savez, l'individualisation de la peine qui a un impact très important en matière de détention tend à s'éroder au profit d'une gestion que je qualifierais d'une gestion de flux, qui n'a rien d'humaine, qui ne s'occupe pas de l'être humain, mais qui se préoccupe simplement de stocks, de gérer des êtres humains comme des stocks. La majorité des magistrats trouvent choquante cette situation qui malheureusement tend à prendre un essor extrêmement important ces dernières années.

Nous sommes là également parce que les juges sont sous influence. Lorsque je discute avec l'OIP, je dis souvent que si l'on veut faire évoluer la condition pénitentiaire, on ne peut pas le faire contre les magistrats. Je le dis aussi à tous ceux qui veulent faire évoluer la condition pénitentiaire dans le sens demandé par les rapports parlementaires, dans le sens des préconisations du Conseil de l'Europe ou encore dans le sens souhaité récemment par la Cour des Comptes. A ce propos, je dois vous avouer que les conditions dans lesquelles se sont passées les auditions dans le cadre de la commission d'enquête sur l’affaire d’Outreau m'ont un peu déçues. Je ne crois pas que l'on puisse faire évoluer une profession, que l'on puisse faire évoluer une société, en insultant les membres de la société que sont ces professionnels. Les magistrats ne sont pas des monstres assoiffés de détention. Arrêtons ces discours. Si l'on veut faire évoluer le regard de la société, le regard des magistrats vis-à-vis de la détention, il faut faire œuvre de pédagogie, de pédagogie réciproque. Tous ceux qui sont situés à un point quelconque de cette chaîne qui conduit un être humain de la liberté à la prison doivent se parler. C'est pour cela que nous sommes là, même si nous ne sommes pas d'accord sur tous les moyens à mettre en œuvre, sur toutes les méthodes nécessaires pour améliorer la condition pénitentiaire. Mais être là est déjà un symbole extrêmement fort.

Quand je parle de juges sous influence, je parle bien entendu en premier lieu de l’influence de la loi. Mais je parle aussi de l’influence de l'opinion et de la presse. Vous avez tous noté que les évolutions statistiques sont extrêmement claires sur ce point. Rappelons-nous quelques dates : vote de la loi présomption d’innocence en juin 2000, circulaire d’E. Guigou demandant aux parquets et aux magistrats en général de faire en sorte d'anticiper l'entrée en application de cette loi, médiatisation de l'affaire Bonnal, réaction publique du Premier ministre de l'époque dont chacun se souvient la teneur, remise en liberté, manifestation de policiers dans la rue. Et rappelons-nous l’effet de cette succession d’événements : alors que le recours à la détention provisoire avait baissé de moitié en l’espace de quelques années, le nombre des détentions provisoire remonte brutalement en quelques mois. Je le répète : les magistrats sont sous influence. Le juge est sous influence parce que c'est un être humain, parce qu'il entend ses voisins ou sa famille, qu’il lit la presse, qu’il regarde la télé, qu’il écoute la radio. Donc, ses influences ont beau être diverses, il faut reconnaître qu'il est influençable. Prétendre qu’un magistrat est à l’écart des mouvements de la société est un mensonge. Il est heureusement aussi ce citoyen comme les autres. C'est pourquoi notre présence ici est importante puisque c'est aussi un lieu de débat et un lieu d'échange avec la société.

Le juge, enfin, est sous influence parfois du monde politique. Laissez-moi vous relire une phrase que je trouve intéressante à ce sujet : « Remettre en liberté avant que le tribunal ait jugé le fond, c'est compliquer notre tâche. ». C'est un propos du ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy. Il illustre à merveille à quel point la détention et notamment la détention provisoire peut être considérée par certains comme un simple principe de précaution. Pour les tenants de cette approche, dès lors qu’une personne est arrêtée par la police elle doit être placée en détention provisoire. Comme vous le savez, si on veut améliorer la condition pénitentiaire, il faut aussi améliorer et revoir les conditions dans lesquelles quelqu'un entre en prison, que ce soit en matière de détention provisoire ou dans le cadre d’une condamnation définitive. Le nombre des peines fermes - en partie ou totalement fermes - a considérablement augmenté puisqu'on a dépassé le nombre de 103 000 mesures prononcées par an ces dernières années. Je rappelle qu'on était assez nettement en dessous de 100 000 auparavant. Voilà aussi pourquoi nous sommes là.

Et nous sommes là, enfin, parce que nous pensons que la commission d'enquête sur Outreau peut être une chance pour la condition pénitentiaire, pour les droits de la défense, car les parlementaires, une fois qu'ils auront entendu les uns et les autres, seront face à l'opinion publique. Et le terrible bal des faux culs que nous avons vécu lors des premières auditions - je fais allusion à ces parlementaires qui, étonnés, nous ont dit : « Ah bon, pendant la garde à vue, on peut être fouillé à corps », « Ah bon, en détention provisoire on peut se retrouver en cellule à plusieurs, on peut se faire insulter » - doit cesser. Il est indigne de voir des parlementaires qui, ayant voter des lois dont certaines ont consciencieusement démonté la loi de juin 2000 en ce qui concerne les droits de la défense, nous regardent avec un regard d'enfant scandalisé ou étonné et viennent nous expliquer que c'est « à l'insu de leur plein gré » qu'ils ont voté des lois dont ils réalisent maintenant qu’elles étaient des mauvaises lois. Je crois qu'à un moment donné ce bal des faux culs va devoir se terminer. Les parlementaires vont rendre un rapport au mois de juin. Je crois que, parallèlement, le travail que nous allons tous effectuer ensemble dans le cadre de ces Etats généraux sera peut-être très opportun et utile. Je crois aussi que cette demande terrible qui émane de certains de nos concitoyens - « il faut des peines incompressibles », « il faut juger les irresponsables », « il faut une perpétuité totale », « il y a trop de récidive » - provient essentiellement de la peur véhiculée par certains médias. Je pense notamment à ces journaux télévisés de 13h ou de 20h un peu inquiétants où l’on nous montrait des pelleteuses cherchant des cadavres d'enfants dont on nous décrivait pratiquement la mort en direct… alors que ces enfants n'ont jamais existé. Je crois que toute cette pression à base de terreur qui a engendré la peur au sein de la population est en train de se renverser. La parole des personnes innocentées dans le cadre de l'affaire d'Outreau a, je crois, retourné en partie l'opinion publique. Et les médias en tiennent compte.

Robert Badinter disait qu'il fallait saisir l'instant. Je crois qu'il faut effectivement saisir l'instant législatif, l'instant présidentiel. En d’autres termes, il nous faut saisir l’opportunité des deux élections majeures à venir en 2007. Il nous faut aussi saisir l'instant qu'est l'affaire d'Outreau. L'opinion publique est apte à écouter ce qu'est la condition pénitentiaire. A nous de nous donner les moyens de faire en sorte que ces Etats généraux réussissent. Et c'est pour cela que nous sommes là. Je peux vous assurer que les magistrats que je représente sont totalement impliqués dans cette démarche. Je le dirai le 16 mars quand je serai entendu à la commission d'enquête. Il y a deux choses à modifier immédiatement, la garde à vue et la détention provisoire. On peut et on doit le faire sans attendre. L’attitude des politiques sur ces deux aspects des problèmes auxquels nous sommes confrontés permettra de voir tout de suite si continue ou pas le bal des faux culs.

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© Sébastien Sindeu

 


© Sébastien Sindeu

 

Allocution de Mme Aïda Chouk,
présidente du Syndicat de la magistrature (SM)

Le constat sur les prisons que le Syndicat de la magistrature dresse depuis plusieurs années est tout à fait accablant. Il concerne bien sûr la surpopulation carcérale, la sur-pénalisation, le recours à la prison comme à la peine de référence, les conditions de détention inadmissibles et les aménagements de peine réduits à des peaux de chagrin vu l’extrême difficulté pour les juges d’application des peines de travailler dans des conditions satisfaisantes. L’institution judiciaire a une part essentielle dans cet état de fait et, bien évidemment, nous ne pouvons ni ne devons nous résoudre à une telle situation. Il est vrai que les pourvoyeurs de l’incarcération sont les magistrats comme il est vrai qu’il est de leur responsabilité de résister à la pression sur ce sujet de l’opinion publique. Comme il est vrai que certains mécanismes nous obligent de plus en plus à utiliser de plus en plus la détention. Je fais là référence aux procédures rapides, comme la comparution immédiate, qui alimentent de plus en plus les flux d’entrée en prison. Je rejoins bien sûr ce que vient de dire Dominique Barella sur la nécessité immédiate de s’interroger sur la détention provisoire et la garde à vue. Mais il faut aussi effectivement en finir avec ces procédures rapides dont les conséquences sont tout à fait catastrophiques.

Pour le Syndicat de la magistrature, les Etats généraux de la condition pénitentiaire doivent être l’occasion de donner aux adhérents de notre organisation et, au-delà, à l’ensemble des magistrats la possibilité de s’exprimer. Les magistrats réfléchissent sur la prison et veulent voir les choses évoluer. Je crois vraiment que cette démarche commune est indispensable. C’est pourquoi nous sommes heureux de travailler aux côtés de ceux qui subissent la prison et de l’ensemble des personnels qui travaillent autour des prisons. Nous pensons également que c’est une bonne chose que la société civile se saisisse et prenne conscience de ces questions fondamentales. Notre parole peut être un outil pour cela. Tout l’intérêt des Etats généraux sera de montrer que les constats dressés sont en fait partagés par l’ensemble des acteurs, des magistrats aux avocats.

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Allocution de Mme Céline Curt, membre du Syndicat des avocats de France (SAF)

Attaché à la défense des libertés, le Syndicat des avocats de France fait partie du grand mouvement des « déçus ». Parce qu’il y a effectivement d’un côté le bal des faux culs et de l’autre, l’énorme déception de voir que la grande loi pénitentiaire qui devait aboutir à réformer les conditions de vie derrière les murs mais aussi les conditions d'entrée en détention et de sortie de prison, n’a jamais vu le jour. Parallèlement, on voit émerger depuis quelques années, une notion assez péjorative de « droits-de-l'hommiste » qui est supposée désigner une façon sentimentale, voire gauchiste, de réfléchir à la façon dont on enferme les gens qui, d’une manière ou d’une autre, rentrent dans la catégorie des fauteurs de trouble. Pourtant que l’on soit de droit ou de gauche, force est de constater que la mission de la prison républicaine qui, dans un Etat de droit, doit sauvegarder la dignité du détenu et lui permettre de s’insérer à sa sortie, bat largement de l'aile et se retrouve dans une médiocrité dont le gouffre est aujourd'hui pratiquement insondable. Entre se contenter d’éliminer ou chercher à réinsérer, entre revenir aux bagnes anciens et avoir une approche toute autre de la personne détenue, il y a là des visions très différentes du projet de société que l’on se propose de défendre. Malgré tout, nous essayons chaque fois que possible de réunir nos forces. Nous nous retrouvons alors sur le terrain de la libération conditionnelle. Nous nous retrouvons sur celui de la condition humaine en détention puisqu’en prison on n’est pas seulement privé de la liberté d'aller et venir. Nous nous retrouvons sur la question de la récidive, sur la façon dont on arrive ou pas à réduire les troubles à l’ordre public, à réduire le phénomène criminel dans notre société. Mais on se retrouve tous aussi constatant que rien n’y fait. Nombre de collectifs se sont réunis depuis trois ou quatre ans sur tous les points qui nous tiennent à cœur. On n’est pas tous d’accord sur le numerus clausus mais on est tous d’accord pour dire qu’il faut que ça s’arrête. On est tous d’accord pour participer à une campagne mais dans l’ensemble, quel que soit le bout par lequel on le prenne, on voit qu’elles n'intéressent pas beaucoup les pouvoirs publics et qu’elles ne donnent suite à rien de véritablement sérieux. Dans ce contexte, il est tout de même assez offensant de voir nos représentants politiques venir donner des camouflets aux constatations d’un Commissaire européen des droits de l’homme ou du Comité de prévention de la torture. Nous sommes tous face à cette situation et nous essayons chaque fois que possible de réunir nos forces. Alors, ensemble, nous lançons régulièrement des appels aux parlementaires à visiter les prisons, à faire des commissions d’enquête, à dresser des rapports. Ces démarches ont donné lieu à quelques bouffées médiatiques de temps en temps. Mais, finalement, l'avocate que je suis qui est toujours la « bouche de l'autre » constate que, lorsqu'il s'agit d'avoir un rapport avec un détenu précis, la vie est bien compliquée ; lorsqu'il s'agit de faire entendre la condition pénitentiaire dans les tribunaux, la vie est bien compliquée et que, que ce soit à titre personnel, professionnel, ou de membre d'organisation, l'on se retrouve devant la même absence d'écho. Voilà pourquoi, « bouche de l'autre », on l'est encore et toujours aujourd'hui, et nous allons nous agréger le plus possible en faisant un appel d'adhésion aux barreaux pour essayer de subvenir, pour essayer de susciter un écho le plus large possible, pour qu'enfin, lorsque, peut-être, les politiques auront enfin besoin d'entendre un écho de notre part, ils réussissent à entendre et à être moins sourds.

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Allocution de M. Loïc Dusseau,
Fédération nationale des unions des jeunes avocats (FNUJA)

La Fédération nationale des unions des jeunes avocats est évidemment très sensible à la démarche proposée. Les avocats sont les derniers remparts avant la prison et aussi ceux qui assurent le « service après jugement ». Ils affrontent le regard de celui qui a été condamné, de celui qui part en prison. Ils sont aussi le dernier regard qui est offert à la personne au moment où les menottes lui sont mises et qu’a lieu le départ vers le dépôt. Comme vous le savez, les jeunes avocats sont généralement des avocats commis d’office et à ce titre sont donc particulièrement confrontés à la situation difficile que je viens de vous évoquer. Ils constatent quotidiennement la misère sociale qui se retrouve dans les maisons d'arrêt et que rappelait Robert Badinter. Ils peuvent en témoigner. Nous soutenons la démarche des Etats généraux car il est important que s’instaure un vrai débat sur l'avenir de la prison. Et, il faut effectivement espérer qu’à l’approche des élections présidentielles, ce mouvement qui aura fait émerger l’unanimité des magistrats, des avocats et des autres acteurs du monde carcéral permettra de déboucher sur des mesures et projets concrets. Concrètement, la FNUJA va offrir de mettre à disposition des Etats généraux son réseau, à savoir l'ensemble des UJA des 180 barreaux de France. Nous seront là pour contribuer aux conférences régionales qui vont être organisées, pour faire remplir les questionnaires par les avocats et pour relayer les initiatives qui seront imaginées. Nous serons là aussi, s’il le faut, pour distribuer les questionnaires à nos clients, pour les récolter et recueillir ainsi la parole des détenus. Nous le ferons si besoin via un échange de courriers sous pli fermé entre le détenu et son avocat. Car je crains qu’il faille du temps pour obtenir l'autorisation de l'administration pénitentiaire et qu’il y aura autant nécessité qu’urgence à recueillir la parole des détenus.

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Allocution de M. Gérard Tcholakian,
Conseil national des barreaux (CNB)

Pourquoi le Conseil national des barreaux est-il présent aujourd'hui ? Tout d'abord parce que, il y a quelques années, l’OIP est venue frapper à la porte du CNB pour travailler ensemble et que nous savons tous son rôle, auquel je veux rendre hommage, d’animateur et d’aiguillon qui vient réveiller les consciences, faire de la pédagogie auprès de l'opinion publique mais aussi des professionnels. Pourquoi le CNB dans ces Etats généraux ? Tout simplement parce que, pour les 45 000 avocats de tous les barreaux de France, ce que nous évoquons depuis tout à l’heure est une réalité quotidienne. Nous sommes l'interface entre des familles qui viennent nous voir et des magistrats qui décident d'incarcérer, et ce rôle n'est pas toujours facile à jouer. Nous sommes là, au cœur à la fois de revendications de personnes emprisonnées, de leurs familles, et des préoccupations de ceux qui sont chargés de juger. Nous venons d’évoquer la situation dans les centres de détention, les maisons d'arrêt et les centrales. Il y a là un paradoxe sur lequel je veux attirer l’attention de chacun ici. Au sein du centre de détention de Meaux qui a ouvert ses portes en 2005, le régime en vigueur est celui d’un encellulement individuel et dans chaque cellule, il y a une douche. Et pourtant, malgré des moyens matériels de qualité, il y a des problèmes, il y a des tensions dans cette prison. Probablement parce que les personnels rencontrent des difficultés, alors même qu'il s'agit de bâtiments qui correspondraient à des standards définis par différentes institutions. Tout cela pour vous dire que le problème qui nous est posé n'est pas simple, dans les vieilles maisons d'arrêt surpeuplées comme dans ces nouveaux locaux qui semblent être aux normes exigées en matière de détention. Nous savons tous que les rapports s'empilent, ceux du CPT, ceux de l’OIP et ceux d’autres instances. De rapports en rapports et d'années en années on arrive à connaître précisément la situation que nous avons à réformer. Vous avez évoqué, M. Badinter, les difficultés inhérentes à une démocratie d'opinion comme la nôtre. Certes. Il faut aussi prendre acte de la part de responsabilité qu’on en la matière les hommes politiques. Ils ne doivent pas renoncer à être les locomotives des idées. Vous-même, vous l'avez été en 1981. Et ce, malgré l’état de l’opinion publique sur la question de la peine de mort. Donc, je crois qu'il y a une part de responsabilité de la part de tous les acteurs que nous sommes, y compris les avocats et les barreaux, mais aussi une part de responsabilité des hommes politiques qui doivent être, je le répète, des locomotives au niveau des idées, des facteurs de pédagogie vis-à-vis de cette opinion publique qui pose parfois un certain nombre de difficultés. Dans ce combat, le CNB entend prendre toute sa part. Nous travaillerons avec l'OIP sur le questionnaire sur lequel s’appuiera la consultation de tous les acteurs de terrain. Nous serons les relais de cette démarche auprès des 45 000 avocats et des 180 barreaux. Nous avons aussi notre part d'imagination : au mois d'avril, il y aura les Etats généraux de la défense pénale, organisés par le CNB. Le calendrier électoral est simple, il y aura un débat avant les élections à l'automne, il y a aura des candidats, il y aura des prétentions à leur présenter, des revendications à formuler et nous attendrons de leur part des réponses aux questions que nous posons depuis un certain nombre d'années dans un domaine qui nous est cher. Nous aurons notre part de travail à vos côtés.

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© Sébastien Sindeu

 


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Allocution de M. Cédric Fourcade,
CGT pénitentiaire

De constat en constat, de rapport en rapport - et tout dernièrement ceux de la Cour des Comptes, du Conseil économique et social et de Gil-Roblès - tout le monde condamne la situation des prisons françaises et, finalement, depuis 2000, il ne se passe grand-chose dès lors qu’il s’agit de l’améliorer. Pour la CGT comme pour d’autres acteurs ou observateurs, cette situation a très largement empiré : on atteint des taux record d’incarcération, les conditions de détention en maison d’arrêt sont catastrophiques, on va jusqu’à fermer des espaces d’activités collectives pour dégager toujours plus de place. Qu’attendons-nous de ces travaux remarquables qui semblent être portés par une synergie collective ? Que la prison soit replacée au cœur de la cité et que l’ensemble des acteurs - mais aussi les citoyens - acceptent de se poser une question : que fait-on de la prison ? A chaque fois, c’est en fonction de l’actualité journalistique que le parlement légifère ou que l’administration pénitentiaire prend des décisions. Jamais on n’entend les professionnels, jamais on n’écoute leurs conseils. Pourtant, ils sont souvent de bon augure car nous sommes les mieux placés pour savoir ce qui se passe dedans. Donc il est grand temps de remobiliser tout le monde, de susciter le débat, à tous les niveaux, pas seulement entre « pontes » ou « huiles ». La Cour des Comptes rappelait dernièrement que c’était impossible dans l’état actuel de concilier les missions de garde, de sécurité et d’insertion ; le ratio personnel de surveillance / personnes détenues, travailleurs sociaux / personnes détenues est catastrophique pour les travailleurs sociaux, puisque c’est pratiquement un travailleur social pour 100 détenus. Donc, il est temps d’inverser les choses et que les deux missions soient également prises en compte. L’administration pénitentiaire ne peut pas le faire toute seule, c’est une illusion de croire qu’elle puisse le faire. Je vous donne un exemple : l’administration prépare une circulaire de préparation à la sortie. On donne comme consigne aux travailleurs sociaux de s’assurer que les usagers contraints que sont les détenus sortent de prison munis d’une carte d’identité ou d’une carte de séjour. Que l’administration pénitentiaire puisse croire que les détenus vont sortir avec une carte d’identité, simplement en donnant des injonctions à ses fonctionnaires ! On croit rêver ! Qui fabrique les cartes d’identités ? Ce ne sont pas les travailleurs sociaux ! On peut instruire la demande, bien évidemment, mais, si on n’a pas une aide de la préfecture qui va rédiger le document, Cela ne sert à rien, on travaillera dans le vide une fois de plus. C’est tous ensemble qu’il faut faire quelque chose. M. Clément dit : « Il faut que les sociétés privées prennent part au combat et participent à l’intégration des gens »… c’est magnifique ! Mais si on commençait par mobiliser les services de l’Etat, les préfectures, les ministères des Affaires sociales, de la Santé et du Travail, etc. Pourquoi les circulaires qui concernent la prison ne sont-elles pas interministérielles ? On ne peut pas faire les choses seuls, nous, dedans. La mobilisation doit être générale, et en premier lieu celle de tous les services de l’Etat. En la matière, il faut cesser l’hypocrisie, le « bal des faux culs » comme il a été dit précédemment. Mais l’hypocrisie va bien au-delà des politiques, elle concerne tous les citoyens et chacun d’entre nous. Si on dit : « Il faut embastiller, il faut embastiller ! », il faut aussi se dire « quand et comment ces personnes vont ressortir ? ». Un article de presse sur Youssouf Fofana fait état du fait qu’il était devenu paranoïaque en prison… Qu’avons-nous gagné à son incarcération ? La première fois qu’il s’est retrouvé en prison, ce n’était pas pour des choses aussi graves qu’actuellement. C’est en termes de récidive aussi qu’il faut poser les enjeux, et en termes de bilan, coût-avantage pour les citoyens. Enfermer quelqu’un doit imposer de se poser la question « pourquoi faire et qu’est-ce qui se passera après ? ». Si on ne se pose pas ces questions, alors c’est que l’on considère qu’il faut sacrifier une partie de la population, à tout jamais. Et on risque d’atteindre des taux d’incarcération démentiels comme aux USA. La CGT se bat contre une dérive vers ce type de société. Nous voulons une société solidaire où tout le monde se serre les coudes et aide les plus démunis. Et du coup, quand j’entends qu’on ne pourra élever le niveau de vie carcérale au-dessus d’un certain seuil au seul prétexte qu’il y a des gens qui travaillent dehors et qu’ils sont dans des conditions difficiles… je ne veux partager ce défaitisme, j’ai envie d’être un peu plus optimiste. A ce compte là, il y a une dégradation des conditions des travailleurs à l’extérieur depuis 20 ans et l’écart entre les plus riches et les plus pauvres ne cesse de s’accroître. Face à cette évolution, il ne faut pas se résigner, il faut mobiliser les citoyens. Donc, en ce sens, ce que nous propose l’OIP est remarquable et on s’y associe. Tout cela doit permettre que la prison ne soit plus la peine de référence, que l’alternative à la prison reprenne un sens, qu’il y ait plus de personnels en prison, travailleurs sociaux et encadrement. C’est tous ensemble en se serrant les coudes que nous devons essayer de faire une société qui soit un peu plus juste, un peu plus solidaire. Il ne faut plus attendre pour mettre l’intérieur au niveau de l’extérieur. Il ne faut plus le justifier sous prétexte que l’intérieur est composé de gens qui n’auraient pas respecté la norme… d’autant qu’il y a quand même pas mal d’innocents en prison. Outreau, c’est l’arbre qui cache la forêt, parce que là il y a eu une cours d’assises, des experts, du temps pour travailler. Imaginez ce qui se passe dans le cadre des comparutions immédiates ! Je crois qu’il ne faut plus que la prison soit interrogée ou réfléchie à des moments de « sur-médiatisation » d’une affaire ou d’une autre, dans un sens ou dans un autre. Je crois qu’il faut poser le débat sereinement, discuter tous ensemble, et que les parlementaires assument un peu leur boulot d’information des citoyens. Ils doivent avoir le courage de défendre l’idée que ce n’est pas parce qu’on enfermera plus qu’on vivra mieux ensemble.

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Allocution de M. Michel Flauder,
SNEPAP-FSU

Pourquoi un engagement du SNEPAP aux côtés de l’OIP ? Cet engagement peut paraître paradoxal, puisque avant tout, un syndicat est là pour défendre des intérêts professionnels communs. Sauf que sur l’objet de la prison et pour le SNEPAP en particulier qui a été créé en 1958 par des éducateurs de l’administration pénitentiaire, un tout jeune corps à l’époque, éducateur c’est educare. Donc on commence par conduire hors des murs des prisonniers et puis, tout d’un coup, on se dit que c’est la prison qu’il faut conduire hors les murs. C’est dans cette démarche que, depuis 1958, mes camarades ont inscrit le syndicat. On a bien sûr avalisé tous les constats qui ont été faits ou rappelés ici. On se bat avec la fédération à laquelle on a adhéré depuis quelques temps pour rassembler tout le monde autour du même combat. Et c’est dans cet esprit-là qu’on se joint à cette démarche d’Etats généraux, républicaine et sociale, qui nous paraît essentielle pour dépasser le constat et enfin rentrer dans l’action pour arriver à dépasser tout ce que vient de dénoncer mon camarade de la CGT, constat que nous partageons évidemment. Lors de notre dernier congrès, le syndicat s’est donné pour motion d’orientation un texte qui à pour incipit une citation de Pierre Bourdieu, qui disait en 1991 : « Il est urgent de créer les conditions d’un travail collectif de reconstruction d’un univers d’idéaux réalistes capables de mobiliser les volontés sans mystifier les consciences. » Nous espérons bien qu’à travers cette démarche, qu’on initie aujourd’hui, tous ensemble, on va arriver à recréer un courage politique, qui permette, dans le débat à venir, de dépasser la démocratie d’opinion que dénonçait tout à l’heure Robert Badinter, et de rétablir de nouveau un débat qui aille au-delà de l’événementiel et qui repose un réel pacte social autour de ce qu’est la peine et de ce qu’est le sens de la peine.

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Allocution de Martin Hirsch,
Emmaüs France

En écoutant Nicole Maestracci, je me souviens d’un soir où nous avons fait ensemble une maraude dans le quartier des Halles. Et nous avions croisé une personne qui l’avait reconnue, une personne qu’elle avait connue comme magistrate et qu’elle retrouvait comme présidente de la FNARS… C’est une illustration de ces parcours entremêlés de pauvreté, de centre d’hébergement d’urgence, de prison et d’hôpital psychiatrique : trois institutions qui sont aujourd’hui en crise. Parce que la société demande à l’hôpital psychiatrique, à la prison et aux centres d’hébergement d’urgence de prendre en charge des problèmes que la société ne sait pas traiter, ne veut pas voir, et ne veut pas prendre en amont. Cette même société qui ensuite tombe à bras raccourcis sur les crises de ces trois institutions, alors qu’elle ne veut pas en voir les causes.
Pour nous, notre présence aux côtés de l’OIP et des autres partenaires est tout à fait naturelle. Il y a quelques mois, on était dans la pièce d’à côté à organiser une journée de travail, un samedi, sur « Pauvreté, exclusion et prison », pour commencer à partager ces constats, et également pour voir en quoi nos pratiques devaient être adaptées pour que l’on puisse mieux traiter ces problèmes. Les enjeux vont des choses tout à fait concrètes et réglementaires jusqu’à des choses plus générales. Nous avions pointé le paradoxe qu’il à faire de grands discours sur l’insertion et le fait d’ouvrir différents contrats d’insertion aux seules personnes qui avaient passé auparavant 6 mois au RMI, ce qui les rendait inaccessible aux prisonniers. Il s’agissait de mettre fin à la schizophrénie dans laquelle on prétend qu’on s’occupe d’insertion. On a eu gain de cause assez rapidement sur ces dispositifs que l’on fermait aux détenus. Mais, il y a encore beaucoup à faire et ce, jusqu’aux conditions concrètes et matérielles de locations des téléviseurs et des réfrigérateurs. Avec encore un autre paradoxe, celui d’être capable d’équiper des personnes quand elles sont dehors et de s’y refuser quand elles sont dedans, alors qu’elles ont des besoins et n’ont pas de ressources. Tous ces mécanismes pervers, nous les dénoncions les uns après les autres.
C’est une vieille histoire que celle d’Emmaüs et la prison, puisque dès le départ, les premiers compagnons d’Emmaüs avaient eu un parcours carcéral. Depuis plus de cinquante ans, je crois que nous faisons une double démonstration. La première emprunte au regard que l’on pose sur les personnes : si on les regarde au vu de leurs parcours de prison, elles seront considérées comme des menaces, mais si on les rencontre comme compagnons d’Emmaüs tenant une salle de vente, gérant un centre d’hébergement d’urgence ou faisant le plan « grand froid »… alors là, on les prend pour des héros, des bienfaiteurs. Notre regard sur les personnes est donc souvent biaisé. La seconde démonstration, c’est qu’avec des bouts de chandelle, avec les moyens dont on dispose, on n’arrivera pas à améliorer globalement la condition de ces personnes. D’où une attente énorme autour de ces Etats généraux qui se situent, les uns et les autres l’ont dit, à un moment très particulier. Un moment politique où l’on interroge le paradoxe de constats partagés dépassant les clivages habituels et cette situation qui a plutôt tendance à s’aggraver. Cela me rappelle exactement ce qu’on a pu constater sur d’autres sujets. Sur la question du logement, là aussi, il y a un accord sur les constats les plus graves et ces constats restent contemporains d’une situation où rien ne se fait et où les choses s’aggravent même. Sur la condition des plus pauvres dans la société et l’assistance qui leur est apportés, quand on fustige ceux qui condamnent à l’assistance sans mettre en place les dispositifs qui permettent d’en sortir. Sur la question de l’obésité, quand on voit augmenter la courbe de l’obésité sans prendre les mesures qui permettent de la contrer. Sur la question de la sécurité routière, quand pendant des années on a compté les morts qui augmentaient sans intervenir.
Donc, l’enjeu des Etats généraux, c’est de savoir si on est capable d’inverser la tendance, comme cela a pu se faire dans certains domaines. Pour cela, il faut trois conditions : il faut les témoignages, il faut l’expertise, il faut le contradictoire. Les témoignages des différents acteurs, on les verra se multiplier tout au long de notre démarche grâce au questionnaire. L’expertise, parce que ce sont des sujets techniques, compliqués, et pour lesquels il faut être capable de tirer partie des expériences étrangères, tirer les échecs des expériences précédentes, et être capable de concilier des choses contradictoires. Et le contradictoire est fondamental pour qu’on ne se laisse pas enfermer dans des postures qui sont attendues. Vous aviez tous énoncé vos espoirs au regard des échéances politiques : moi, j’énoncerai ma crainte de ces échéances politiques qui peuvent aussi être un piège si elles se referment, entre deux postures totalement stéréotypées, de ceux qui mettront en avant pour des raisons électorales le tout répressif, d’autres qui s’enfermeront dans un discours trop idéaliste. Il est de notre devoir que le débat ne se referme pas et ne se piège pas autour de ces deux postures, et qu’on soit capable par l’écoute, par l’expertise et par le contradictoire, de le faire sortir de ces deux ornières-là, et c’est peut-être à ce prix qu’on pourra faire de cette entreprise impossible, peut-être, une réussite.

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Allocution de Mme Nicole Maestracci,
FNARS

Je représente ici la FNARS qui est la Fédération nationale d’accueil et de réinsertion sociale. Une Fédération qui regroupe 750 associations qui gèrent l’essentiel des centres d’hébergement et de réinsertion sociale, les centre d’accueil d’urgence, un certain nombre d’ateliers-chantiers d’insertion, et environ la moitié des centre d’accueil pour les demandeurs d’asile. Alors, pourquoi notre Fédération s’associe à ces Etats généraux ? D’abord parce que cette démarche d’états des lieux nous paraît fondamentale. On a beaucoup de rapports, aussi bien d’ailleurs sur la prison que sur l’exclusion, des rapports formidables dans leur partie constats, un peu moins formidables dans la partie propositions. Il nous semble important de mettre en place des démarches d’état des lieux avec un constat partagé sur la situation telle qu’elle se pose. Nous avons également engagé avec les associations de lutte contre l'exclusion à la FNARS une démarche d'Etats généraux pour dire ce que nous savons faire en matière d'exclusion, ce que nous ne savons pas faire, et ce que nous pouvons faire mieux sur chaque territoire. Et si nous participons à la démarche de l’OIP, c’est parce qu’il nous semble qu’il y a beaucoup de frontières communes entre ce que nous faisons dans une Fédération comme la nôtre et ce qui est fait dans les prisons et à la sortie de prison. Parmi les 600 000 personnes environ que nous voyons chaque année dans les centres d’hébergement, environ 25 % ont fait l’objet d’une condamnation pénale, la plupart une condamnation à une peine de prison. Et, pour environ un cinquième d’entre eux, c’est souvent la condamnation à la prison qui a fait le basculement dans la précarité. Qu’est-ce qu’on en tire comme constat ? On en tire comme constat qu’on a eu beaucoup de circulaires sur la préparation à la sortie de prison, que ces circulaires ne suffisent pas si elles ne s’appuient pas sur une organisation territoriale, qui permettent à chacun de trouver une solution.
Lorsqu’on parle des Etats généraux de la condition pénitentiaire, on pense souvent à un stock un peu homogène, alors qu’on a des situations extrêmement diverses, on a des très longues peines, qui sont accueillies et hébergées dans des conditions évidemment meilleures que dans des maisons d’arrêt - même si les conditions d’hébergement ne sont pas le seul problème et que la question du temps et la question de la dégradation avec le temps est une question fondamentale. Mais une étude sur les maisons d’arrêt, dont je regrette qu’elle n’est pas été refaite depuis 7 ou 8 ans, montre que la moitié des gens qui rentraient en prison un jour donné y restaient moins de 6 mois, c’est sur ces personnes là qu’il me paraît fondamental de travailler, c’est ces gens qui rentrent en prison, qui sortent de prison, qui rentrent en prison, qui sortent de prison… et pour lesquels la continuité n’existe pas. Alors nous, à la FNARS, le travail qu’on essaie de faire, c’est un travail sur la continuité, et ce travail-là marche ; c’est-à-dire que si on accompagne les gens dans la durée, cela produit moins de récidive, cela produit aussi des conditions de vie meilleures, bien entendu. On peut poursuivre plusieurs objectifs, un objectif humanitaire, un objectif d’insertion sociale, mais aussi on peut poursuivre en même temps un objectif de sécurité. Je pense aujourd’hui que la question de la sécurité peut être réglée ou prise en charge aussi bien par les travailleurs sociaux que par les policiers ou les juges, et, sur ces questions, il me semble qu’on est très en retard. C’est évidemment, quand on va dans les pays du Nord, que l’on s’en rend compte. En France les travailleurs sociaux de l’administration pénitentiaire, ont chacun la charge en moyenne de 120 personnes. Dans mon propre tribunal, lors d’une inspection récente, mes interlocuteurs étaient tout surpris d’apprendre qu’une personne pourtant suivie de manière très intensive était vue en fait toutes les 3 semaines par un travailleur social.
Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Robert Badinter parlait tout à l’heure de tous les rapports sur les prisons. Je ferai de même pour tous les rapports sur les mesures alternatives. Voilà un sujet où l’on a une unanimité complète dans la société française ainsi qu’une unanimité parmi les élus : et de fait je n’ai jamais entendu personne, depuis 25 ans, dire qu’il était contre le travail d’intérêt général, cette loi qui a été votée à l’unanimité. Pourquoi n’arrivons-nous pas à sortir de cette part minoritaire que prennent les peines alternatives dans notre pays ? Je crois que c’est parce que nous ne savons pas organiser l’accompagnement social. Vouloir que les gens qui sont en situation de très grande précarité bénéficient des peines alternatives implique un coût en termes d’accompagnement social. Mais l’accompagnement social coûte moins cher que la prison ! Cette évidence, jusqu’ici, nous n’avons pas réussi à la faire partager. Et il me semble que nous pouvons la faire partager en nous associant. En tous les cas, les 12 000 travailleurs sociaux que représente la FNARS sont aussi dans ce débat-là en disant : « si on s’occupe des gens, et bien ça marche ».

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Allocution de M. Henri Leclerc,
Ligue des droits de l’home (LDH)

Il est intéressant de parler de la Ligue des droits de l’homme parce que cela fait un siècle qu’elle se bat sur le sujet de la condition pénitentiaire, un peu plus d’un siècle même… et l’on peut dire qu’elle a échoué. Et l’on peut dire que s’il y a un sujet où, de façon récurrente, l’on voit revenir un problème sans pouvoir le résoudre, c’est bien celui-là. Et, quand je dis un siècle, ce n’est pas seulement un siècle, nous avons tout le combat du XIXe siècle des philanthropes : nous avons, en 1873, le rapport de la Commission d’Haussonville, avec un vote de l’Assemblée nationale de l’époque, de la jeune Troisième République qui prévoit en particulier l’emprisonnement individuel, qui n’est encore pas, semble-t-il, appliqué. Donc, nous avons un échec permanent. Nous avons eu, en 2000, après le livre choc de Mme Vasseur, des rapports remarquables, c’est vrai, de l’Assemblée nationale, et « une humiliation pour la République », disait le Sénat. Nous avons eu, à ce moment-là, un espoir ; nous avons dit : « Il y a quelque chose qui va bouger ». Nous avons eu un projet de loi pénitentiaire et je modère l’optimisme de Robert Badinter, pensant qu’effectivement nous arrivons en période électorale et que tout va changer. Je rappelle que c’est justement parce que nous arrivions en période électorale que la loi pénitentiaire a été abandonnée en rase campagne électorale, parce que, effectivement, l’on craignait que cette loi pénitentiaire ne soit préjudiciable à un moment où un grand élan sécuritaire faisait que l’on parlait d’autre chose que de la prison. Donc, je dis : attention !

Le projet d’Etats généraux de la condition pénitentiaire est un projet important, très important. Il est très important parce que c’est peut-être quelque chose qui va permettre de prendre les choses différemment. Notre ministre n’a qu’une réponse sur ce sujet, c’est « Rassurez-vous, on va construire des prisons. » Je rappelle qu’en 2000 justement il y avait environ 48 000 places et 52 000 détenus, que l’on a construit, depuis, plus de 3 500 places, mais qu’il y a
9 000 détenus de plus. Et que la construction de places de prisons ne fait que générer plus de détenus sans résoudre le problème. Autrement dit, il faut prendre les choses différemment. Il faut les prendre par quoi ? Par les droits de ceux qui sont en prison. Et ils ont des droits, ils ont les droits de l’homme. Sur ce sujet, je renvoie d’ailleurs à la très remarquable étude de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, sur les droits de l’homme en prison, qui va être éditée prochainement à La Documentation française, et qui est un document, me semble-t-il, central. Comment faire ? Eh bien, je crois, effectivement, que l’idée des Etats généraux, avec tout ce que cela comporte de références historiques à la préparation de la Révolution, me paraît une bonne chose. Je crois qu’il faut que ces Etats généraux soit le moment d’une prise de conscience de l’opinion. C’est difficile de faire prendre conscience à l’opinion sur la prison ; certes, il y a les foucades de l’opinion, mais de le faire prendre profondément. Je me réfère à ce qui disait à l’instant sur le plan politique Robert Badinter, sur le plan de la loi d’airain qui est évoquée. La loi d’airain qu’il évoque, c’est que l’opinion n’acceptera jamais que la situation d’un détenu soit supérieure à la situation de l’ouvrier le plus défavorisé dans la société. Mais je dirais que, d’une certaine façon, lorsqu’une société se pose tellement de problème difficiles, sur son avenir social, sur ce qu’est la situation sociale dans la société, sur le malheur, sur le chômage, comment voulez-vous que le problème des prisons soit un problème qui émerge, alors que le chômage, entre autres, est un problème qui nous tient tant à cœur ? Autrement dit, ce qu’il faut, c’est réussir à montrer que la situation des prisons, que la situation des détenus en prison, que le problème des droits de l’homme en prison, le problème de la condition pénitentiaire, le problème de la dignité, le problème de la vie privée, le problème de la vie familiale…, tout cela, ce sont des problèmes essentiels et que l’on juge une société à la façon, justement, dont elle traite ceux qui sont détenus. Il faut le faire émerger, et je trouve que l’idée des Etats généraux est une bonne idée. D’une part, parce qu’il y a l’élan, et, d’autre part, parce que c’est l’idée d’une Révolution nécessaire, l’idée des cahiers de doléances, etc. Je pense que, sur ce plan, il faut que nous arrivions à transformer véritablement ces Etats généraux en une campagne d’opinion. Comment réussir à le faire ? Comment réussir à faire que, partout, du fin fonds des provinces, il y ait une prise de conscience sur les prisons ? La Ligue des droits de l’homme fera sur ce sujet ce qu’elle doit faire, et elle sera heureuse d’avoir l’appui de tous ceux qui sont là. Faire des réunions, on en a l’habitude sur un sujet particulier, réunir 25 personnes sur le sujet le plus grave dans la dernière ville de province, nous savons très bien le faire. Mais il nous faut réussir à faire que ces réunions regroupant l’ensemble des personnes qui sont destinataires de ces Etats généraux réussissent à réellement pénétrer l’opinion, avec en plus une campagne de presse… alors, peut-être réussirons-nous cette chose extraordinaire, c’est-à-dire à inverser la situation qui était celle de 2002, faire en sorte qu’il y ait une concurrence entre les candidats, à celui qui sera le plus réformateur en matière de prison… Vous voyez que l’on a beau passer un certain âge, on ne perd pas en optimisme.

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© Sébastien Sindeu

 


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Allocution de M. Gabriel Mouesca,
président de l'Observatoire international des prisons

Je vais vous parler effectivement de ceux que l'on appelle les sans voix. Ce qui me permet de rappeler à chacun que l'OIP n'est pas un syndicat de prisonniers pas plus qu’il n’est le porte parole des personnes détenues. En effet l'OIP estime que le respect de la dignité du prisonnier impose que lui soit reconnue la faculté d’être un sujet de droit qui est maître de sa vie, donc pas dépossédé de sa propre parole. Depuis 1981, grâce à vous Robert Badinter, chaque personne qui passe par la porte d’une prison est susceptible d’en sortir tôt ou tard. Vous avez évoqué la question de la prison républicaine. Nous pensons que cette prison républicaine repose tout simplement sur la reconnaissance de la personne détenue comme un être de droit. Et qu’est-ce qu’un être de droit si ce n’est une personne qui ne se voit pas amputer de ses droits fondamentaux et notamment de la faculté de s'exprimer, d'exister par sa prise de parole en tant que sujet politique. La vaste consultation des acteurs du champ pénal et carcéral que vont organiser les Etats généraux de la condition pénitentiaire ne laissera pas à l’écart les personnes détenues et leurs familles. Ils seront appelés à répondre au même questionnaire que les surveillants, les médecins ou les aumôniers. Et c’est bien là l'une des dimensions extrêmement forte de la démarche qui est aujourd’hui initiée. Le travail qui s’impose à nous est immense. Nous le savons. Les obstacles seront nombreux, sans nul doute. Chacune des personnes qui vivent, travaillent ou interviennent en détention vont devoir saisir cette opportunité qui leur est offerte d’exprimer ce qui leur semble être l’intolérable de la condition pénitentiaire aussi bien que leurs attentes pour la faire évoluer. On a beaucoup parlé à cette table des élections passées et de celles à venir, de la prise de conscience nécessaire de nos concitoyens et de la responsabilité des hommes politiques… je crois que le résultat de ce travail sera une invitation à réfléchir pour les uns et une injonction à agir pour les autres. J'espère qu'à la fin de cette démarche à laquelle chacun a accepté de s’associer avec une conviction que je salue, on pourra se dire ensemble qu'il y a aura eu un avant et un après les Etats généraux de la condition pénitentiaire. Je remercie l'ensemble des participants de ce premier acte